Le bhojpuri mauricien, un actif culturel sous-évalué

Le bhojpuri mauricien, un actif culturel sous-évalué

Une langue ancestrale qui a façonné la cohésion communautaire à Maurice

Le bhojpuri mauricien, une langue à la valeur longtemps sous-estimée : l’héritage analytique de V. Y. Hookoomsing

Par Anjani Murdan

Les chiffres des recensements racontent une histoire que peu d’observateurs ont prise au sérieux. En 1983, 328 033 personnes sur une population de 966 863 individus déclaraient le bhojpuri comme langue courante ou ancestrale, soit 34 %. En 1990, la proportion grimpait à 53,3 %, avec 545 414 locuteurs sur 1 022 456 habitants. Le recensement de 2000 confirmait la tendance : 503 637 personnes sur 1 178 848 affirmaient utiliser cette langue. C’est précisément cette réalité démographique et linguistique que le regretté Professeur V. Y. Hookoomsing, linguiste éminent et ancien Pro-Vice-Chancelieur de l’Université de Maurice, s’est attaché à documenter et à défendre tout au long de sa carrière.

Connu pour son engagement ardent en faveur du créole mauricien, et pour avoir coécrit avec Philip Baker le premier dictionnaire bilingue créole-anglais, Hookoomsing a également consacré une part importante de sa production intellectuelle au bhojpuri mauricien. Son article Language loss, language maintenance: The case of Bhojpuri and Hindi in Mauritius constitue à cet égard une pièce maîtresse.

Il y met en évidence le rôle historique du bhojpuri comme véritable lingua franca dans le contexte mauricien. Dès les premiers temps de l’engagisme, la langue a servi de moyen de communication entre les divers groupes linguistiques issus de l’Inde. Mais sa portée dépassait cette seule fonction. Hookoomsing insiste sur sa dimension sociale et culturelle : le bhojpuri a constitué un élément de cohésion et de solidarité communautaire, dont l’importance n’a pas toujours été pleinement reconnue.

Pour appuyer son argumentaire sur la valeur culturelle de la langue, Hookoomsing mobilise les travaux de plusieurs chercheurs. Il cite Ramessur Ory, qui a soutenu en 1970 à la Varanaseya Sanskrit University de Banaras une thèse de doctorat sur le bhojpuri mauricien. Il convoque également Jaynarain Roy, qui écrivait en hindi et confirmait en 1970 que si les Indo-Mauriciens ont préservé leur culture d’origine depuis leur arrivée à Maurice au XIXe siècle, c’est essentiellement grâce au bhojpuri. P. Mewasing, cité pour 1984, affirmait qu’à une époque où beaucoup de membres de la communauté hindoue ne maîtrisaient ni le hindi ni le sanskrit, les récits des œuvres sacrées telles que le Ramayana, le Mahabharata et la Bhagavad Gita restaient accessibles, car les parents continuaient à les transmettre par le biais du bhojpuri.

Hookoomsing rappelle aussi, en citant Sarita Boodhoo, que dans les baithka instaurées à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, la langue de transmission du savoir était le bhojpuri. Le hindi n’a acquis ce rôle formel qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle, à la suite de la campagne d’alphabétisation conduite par les frères Bissoondoyal. L. P. Ramyead, auteur en 1985 du premier travail universitaire d’envergure sur la question, avait mis en lumière le choix de l’hindi au détriment du bhojpuri dans l’éducation : le Khari Boli, sous ses formes hindi et urdu, jouissait déjà d’un prestige littéraire et culturel dans la Grande Péninsule, ce qui en fit le choix évident pour l’enseignement formel.

Si le hindi devenait progressivement la langue du domaine formel, le bhojpuri conservait sa supériorité numérique comme langue ancestrale et langue d’usage courant. Mais un tournant survient dans les années 1970, lorsque sa transmission commença à rencontrer des difficultés. Hookoomsing rapporte les propos de P. Sooriah, qui écrivait en 1977 : « But then the tragedy of Bhojpuri is that it was made an orphan by its own living parents. » Il cite également Richard Barz, qui affirmait en 1980 que la relation entre l’hindi et le bhojpuri est de nature symbiotique : « The two languages must move along together and the fate of one will determine that of the other. » Une forte diminution du nombre de locuteurs du bhojpuri risquerait donc d’avoir des effets négatifs sur l’hindi.

Insistant sur le rôle fondamental du bhojpuri en tant que « necessary living roots », Hookoomsing posait deux conditions à la survie de l’hindi : le maintien d’un nombre important de locuteurs du bhojpuri, et la reconnaissance et la promotion de cette langue à travers des travaux d’aménagement et de planification linguistiques. Il saluait à ce titre les travaux universitaires de N. Domingue (1971), N. Neerputh (1986), Baker et P. Ramnah (1985) et S. Ramdin (2006), ainsi que l’action du Department of Bhojpuri du Mahatma Gandhi Institute.

Hookoomsing s’est aussi intéressé à la préservation de la culture bhojpuriphone, notamment dans son article Contribution of Indentured Immigrants from India to the Nation Building: Mauritius, a Case Study, consacré à l’œuvre littéraire d’Abhimanyu Unnuth. Ses recherches portaient également sur les liens entre langue et identité ethnique, ainsi que sur le maintien du pluralisme dans la société mauricienne.

Il serait difficile de présenter ici l’ensemble des articles publiés sur le bhojpuri et la culture bhojpuriphone par le regretté professeur. Sa contribution à la valorisation de cette langue demeure toutefois significative. À l’heure où les derniers recensements continuent d’interroger l’avenir du bhojpuri à Maurice, son œuvre rappelle que la survie d’une langue se joue aussi dans la reconnaissance que la recherche et les institutions choisissent de lui accorder.

Anjani Murdan est l’autrice de « Le Bhojpuri mauricien, Étude sociolinguistique du bhojpuri à Maurice, Histoire, survie ».

Questions-réponses

Que montrent les recensements mauriciens sur le bhojpuri ?

En 1983, 328 033 personnes sur 966 863 (34 %) le déclaraient langue courante ou ancestrale ; en 1990, 545 414 sur 1 022 456 (53,3 %) ; en 2000, 503 637 sur 1 178 848.

Quel rôle historique Hookoomsing attribue-t-il au bhojpuri ?

Il était la lingua franca entre les groupes linguistiques issus de l'Inde dès l'engagisme, et un élément de cohésion et de solidarité communautaire.

Pourquoi le hindi a-t-il été préféré au bhojpuri dans l'éducation ?

Selon L. P. Ramyead, le Khari Boli, sous ses formes hindi et urdu, jouissait d'un prestige littéraire et culturel dans la Grande Péninsule, ce qui en fit le choix évident pour l'enseignement formel.

Quelles institutions et travaux soutiennent la valorisation du bhojpuri ?

Le Department of Bhojpuri du Mahatma Gandhi Institute, ainsi que les travaux universitaires de N. Domingue (1971), N. Neerputh (1986), Baker et P. Ramnah (1985) et S. Ramdin (2006).