Grandes surfaces absentes : le craquement des prix en rayon
La grande distribution boude Bercy un mois avant les négociations annuelles
Pour les agriculteurs, les PME et les consommateurs qui verront bientôt leurs tickets de caisse grimper, la préparation des négociations commerciales annuelles s’annonce déjà sous de mauvais auspices. Ces négociations, qui fixent chaque année du 1er décembre au 1er mars les tarifs entre industriels et distributeurs, et donc une bonne part des prix en rayon, s’ouvriront dans un mois. Or lundi après-midi, alors que Serge Papin, ministre délégué chargé des PME, du Commerce et du Pouvoir d’achat, et Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, avaient convoqué un comité de préparation inédit, le maillon essentiel manquait à l’appel : la grande distribution. Leclerc, Carrefour et Intermarché, comme l’ensemble des enseignes représentées par la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), ont boudé la réunion.
Ce format de préparation, une première, s’inspire des comités de suivi lancés en 2022 après l’invasion de l’Ukraine. L’objectif affiché par Matignon : un « pacte de responsabilité » entre l’amont et l’aval de la filière. Autour de la table se tenaient une quarantaine de participants, grandes fédérations industrielles, organisations agricoles et représentants des PME. La FCD, elle, avait posé deux conditions à sa venue, la transparence sur le coût des matières premières agricoles et un traitement différencié des PME, et a maintenu son boycott. Elle avait déjà claqué la porte du comité de suivi en février, après des propos d’Annie Genevard dénonçant un « chantage mortifère » des enseignes.
Le gouvernement n’a pas caché son agacement devant une absence jugée « décevante », voire « paradoxale ». Les deux exigences de la FCD figurent déjà dans la loi d’urgence agricole, promulguée en août. « La moitié des demandes sont déjà satisfaites », résume-t-on à Bercy, où l’on fustige une politique « à la fois inutile et contre-productive ». Pour les PME et les organisations agricoles présentes, le signal est ambigu : le dialogue avec les distributeurs, pourtant indispensable à l’issue des négociations, reste rompu.
Le message central de l’exécutif tient en une phrase, répétée par les deux cabinets : l’inflation dans les rayons est probable, tous les acteurs le reconnaissent, mais elle doit être utile. « Si inflation il y a, cela doit aller dans la poche de nos agriculteurs et de nos PME qui produisent en France », avait prévenu Serge Papin. Cette inquiétude n’est pas que rhétorique. Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U, avait prévenu dès septembre : « Très clairement, il y aura de l’inflation » à l’issue des prochaines négociations commerciales, en citant la guerre au Moyen-Orient et les canicules à répétition. Son groupe achète déjà les fruits et légumes « plus cher », avec une hausse « à deux chiffres » qui « s’accélère ». Michel-Édouard Leclerc, lui, anticipe des demandes des industriels « bien supérieures à 4 % ». Pour les ménages, ces chiffres annoncent des rayons plus chers dès le printemps.
Face à ce gâteau qui se réduit, la ligne ministérielle est claire : la question n’est plus de savoir « qui a la plus grosse part du gâteau, mais s’il y aura un gâteau ». La ministre de l’Agriculture a rappelé que la souveraineté alimentaire « est l’affaire de tous », alors qu’agriculteurs, industriels et distributeurs sont tous frappés par les cyberattaques et les tensions d’approvisionnement. Le gouvernement brandit trois outils, tous issus de la loi d’urgence agricole : des clauses de révision automatique des prix, non négociables, indexées sur les matières premières agricoles ; un calendrier différencié pour les fournisseurs de moins de 350 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont les négociations s’achèveront le 31 janvier au lieu du 1er mars ; et une DGCCRF « qui tape fort », avec des amendes « à plusieurs dizaines de millions d’euros », comme les 33,5 millions infligés à Leclerc en février.
Reste un point de friction, aux conséquences concrètes pour les industriels comme pour les consommateurs : la possibilité pour un industriel de faire certifier par un tiers indépendant que la part de sa hausse de tarif liée aux matières premières agricoles n’est pas négociable, sans dévoiler le détail de ses coûts. La FCD veut la supprimer, au nom de la transparence. Le cabinet de Serge Papin a répliqué : « Ce n’est pas l’opacité. Forcer les industriels à révéler leur structure de coûts, c’est leur demander leur marge. »
Pour Jean-François Loiseau, président de l’Ania, la fédération de l’agroalimentaire, le boycott des enseignes relève d’un autre registre : « Le cynisme des distributeurs dépasse la décence. » Le détail de cette réunion et de ses suites est notamment commenté par Capital.fr, à l’adresse https://www.capital.fr/economie-politique/negociations-commerciales-la-grande-distribution-boycotte-la-reunion-de-bercy-1531508. Prochain comité : fin novembre ou décembre. La date n’est pas fixée, la présence de la FCD encore moins.
Questions-réponses
Qui a manqué au comité de préparation des négociations commerciales convoqué par Serge Papin et Annie Genevard ?
La FCD, qui représente l'ensemble des enseignes dont Leclerc, Carrefour et Intermarché, a boudé ce comité de préparation inédit, laissant agriculteurs, industriels et PME autour de la table sans interlocuteur distributeur.
Quelles conditions la FCD posait-elle pour assister à la réunion ?
La transparence sur le coût des matières premières agricoles et un traitement différencié des PME, deux exigences que le gouvernement juge déjà satisfaites par la loi d'urgence agricole promulguée en août.
Qu'a prévenu Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U, concernant l'inflation ?
Il avait prévenu dès septembre qu'il y aurait « très clairement » de l'inflation, son groupe achetant déjà fruits et légumes plus cher, avec une hausse « à deux chiffres » qui « s'accélère ».
Quel point de friction reste en suspens entre industriels et distributeurs ?
La certification par un tiers indépendant de la part d'une hausse de tarif liée aux matières premières agricoles, sans dévoiler le détail des coûts ; la FCD veut la supprimer au nom de la transparence.