Prévention tabac : l'État doit revoir sa politique de santé
Une tribune appelle l'État à évaluer les résultats plutôt qu'à reconduire ses campagnes
Tribune. Depuis dix ans, chaque mois de novembre relance la même machine administrative : le Mois sans tabac revient avec ses campagnes publicitaires, ses affiches et ses messages de prévention, pour encourager les Français à renoncer à la cigarette pendant trente jours. Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, saisit ce rendez-vous récurrent pour poser une question d’abord institutionnelle : les pouvoirs publics mesurent-ils encore l’efficacité de ces dispositifs, ou se contentent-ils de démontrer qu’ils agissent ?
Les chiffres dont dispose l’État lui-même devraient nourrir cette interrogation. Entre 2016 et 2021, le coût annuel moyen de l’opération était estimé à 12,5 millions d’euros. En 2024, près de 134 000 personnes s’y sont inscrites. Les autorités avancent aussi qu’un euro investi pourrait générer sept euros d’économies en dépenses de santé. Mais entre participer à une campagne, tenter d’arrêter de fumer et abandonner définitivement le tabac, la distance est considérable. Santé publique France estimait à 550 000 les tentatives d’arrêt attribuables à l’opération en 2018, contre 220 000 en 2023. Ces données ne condamnent pas le dispositif, mais elles devraient inciter l’administration à s’interroger sur son efficacité durable plutôt que de le reconduire immuablement à chaque saison.
C’est là que le débat dépasse le tabac. Le Mois sans tabac illustre, selon le chercheur, une tendance plus générale du modèle français : face à un problème de société, la réponse institutionnelle emprunte presque toujours les mêmes chemins, une campagne nationale, un numéro vert, des recommandations officielles, une nouvelle réglementation et, quand cela ne suffit pas, une interdiction supplémentaire. On reconduit, on communique, on mobilise des budgets, sans toujours remettre en question les méthodes employées ni leur réelle efficacité.
La santé publique n’échappe pas à cette mécanique administrative qui considère chaque comportement individuel comme un sujet potentiel d’intervention de l’État. Qu’il s’agisse de l’alcool, de l’alimentation, du sucre, des réseaux sociaux ou des habitudes quotidiennes, les pouvoirs publics ont développé une conception toujours plus extensive de leur responsabilité. Prévenir les risques est une mission légitime ; prétendre organiser la conduite des individus relève d’une autre logique. La culpabilisation permanente, les discours moralisateurs et l’accumulation de restrictions suscitent de la lassitude, parfois de la défiance. L’interdit peut même renforcer l’attrait de ce qu’il prétend combattre.
Cette critique ne nie pas les conséquences collectives de certains comportements sur le système de santé. Elle plaide pour une autre manière de concevoir la prévention, moins verticale, fondée sur l’évaluation des résultats, la responsabilisation et des incitations intelligentes. L’exemple des boissons sucrées est éclairant : une fiscalité modulée selon la quantité de sucre peut encourager les fabricants à modifier leurs recettes et les consommateurs à privilégier des alternatives moins sucrées. L’efficacité de ces mécanismes doit être évaluée, mais leur logique mérite l’attention : agir sur les choix disponibles plutôt que condamner les comportements.
Pour le tabac, cette philosophie se traduirait concrètement : renforcer les solutions de sevrage, mieux accompagner les personnes dépendantes et mesurer les résultats à six mois, un an ou deux ans, plutôt que de privilégier le calendrier des campagnes nationales au détriment de la continuité des accompagnements. Une politique de santé publique devrait être jugée non au nombre de campagnes lancées, mais à ses résultats concrets.
L’argument central de cette tribune, publiée par La Tribune (https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/opinions/91931432565481/opinion-politique-de-sante-publique-quand-l-etat-confond-prevention-et-bonne-conscience-par-sebastien-boussois-docteur-en-sciences-politiques), s’adresse directement aux décideurs : une réglementation supplémentaire n’est pas nécessairement une solution, une interdiction n’est pas une politique, et une campagne de communication ne constitue pas en elle-même un résultat. L’État doit protéger, informer et prévenir, mais il devrait aussi apprendre à expérimenter, à comparer les méthodes et, lorsqu’elles ne fonctionnent pas, à les abandonner. Ce serait une petite révolution dans un pays où l’on préfère ajouter une nouvelle mesure plutôt que remettre en cause les précédentes. Car un État omniprésent n’est pas nécessairement un État performant, et une société constamment encadrée n’est pas forcément une société mieux protégée.
Questions-réponses
Quelles données chiffrées l'État dispose-t-il sur le Mois sans tabac ?
Entre 2016 et 2021, le coût annuel moyen de l'opération était estimé à 12,5 millions d'euros. En 2024, près de 134 000 personnes s'y sont inscrites. Santé publique France estimait à 550 000 les tentatives d'arrêt attribuables à l'opération en 2018, contre 220 000 en 2023. Les autorités avancent aussi qu'un euro investi pourrait générer sept euros d'économies en dépenses de santé.
Quelle critique la tribune adresse-t-elle au modèle institutionnel français ?
Selon Sébastien Boussois, face à un problème de société, la réponse institutionnelle emprunte presque toujours les mêmes chemins : une campagne nationale, un numéro vert, des recommandations officielles, une nouvelle réglementation et, si nécessaire, une interdiction supplémentaire, sans remettre en question les méthodes employées ni leur réelle efficacité.
Quelles alternatives la tribune propose-t-elle pour la prévention ?
Une prévention moins verticale, fondée sur l'évaluation des résultats, la responsabilisation et des incitations intelligentes. L'exemple des boissons sucrées est cité : une fiscalité modulée selon la quantité de sucre peut encourager les fabricants à modifier leurs recettes et les consommateurs à privilégier des alternatives moins sucrées.
Que devrait être, concrètement, une politique de santé publique selon l'auteur ?
Pour le tabac, renforcer les solutions de sevrage, mieux accompagner les personnes dépendantes et mesurer les résultats à six mois, un an ou deux ans, plutôt que de privilégier le calendrier des campagnes nationales. Une politique de santé publique devrait être jugée non au nombre de campagnes lancées, mais à ses résultats concrets.