Biodiversité : quand la protection pèse sur les riverains

Biodiversité : quand la protection pèse sur les riverains

À Madagascar et aux Comores, des laboratoires vivants réconcilient conservation et besoins des habitants

Pour les habitants des zones forestières de Madagascar et des Comores, protéger la biodiversité a longtemps été vécu comme une contrainte venue de l’extérieur. Des conflits, des inégalités autour des aires protégées, et un accès restreint aux ressources du quotidien : voilà le prix payé parfois par les populations riveraines. Le projet Varuna Living Forest répond directement à ce problème concret. Piloté par le CIRAD et financé par l’Agence française de développement (AFD), il a permis entre 2022 et 2026 la création de trois « laboratoires vivants territoriaux » (LVT) près d’aires protégées : à Tampolo et Ranomafana à Madagascar, et à Mohéli aux Comores.

L’enjeu dépasse la seule protection de la nature. Les pays de l’océan Indien abritent une grande diversité biologique, notamment dans leurs forêts, mais les activités humaines et les besoins urgents des communautés locales peuvent menacer sa préservation durable. Pendant longtemps, les études scientifiques sur la conservation ont manqué d’interdisciplinarité et n’ont pas saisi globalement les dimensions sociales, économiques et écologiques des enjeux. De leur côté, les actions de conservation menées sur le terrain ont parfois été mal accueillies, engendrant des conflits et des inégalités sociales. La biodiversité suppose donc de porter attention aux relations entre les sociétés et leurs milieux de vie, mais aussi aux inégalités, aux rapports de pouvoir et aux formes de reconnaissance qui structurent ces relations. Il ne s’agit pas seulement de mieux protéger la nature : il s’agit de créer les conditions pour que les différents acteurs prennent part aux choix qui façonnent leur environnement et leur avenir.

Concrètement, chaque laboratoire vivant réunit une grande diversité d’acteurs territoriaux : scientifiques, communautés, autorités coutumières et étatiques, gestionnaires d’aires protégées, écoles et associations. Ensemble, ils co-définissent les problèmes, testent des solutions et les évaluent collectivement, dans une perspective de justice sociale et écologique. La démarche repose sur quatre principes : la co-création, qui associe les acteurs concernés dès la définition des problèmes ; la transdisciplinarité, qui fait dialoguer les disciplines scientifiques avec les savoirs issus de l’expérience et des usages du territoire ; l’expérimentation en situation réelle ; et l’apprentissage collectif, qui laisse une place à la réflexivité et à la discussion des désaccords. Un laboratoire vivant n’est donc pas un simple espace de concertation, mais un processus au long cours où les relations se construisent et les solutions se transforment au fil des expériences.

À Tampolo, le précédent était douloureux. La création de la réserve en 2015 avait engendré des conflits entre les acteurs, révélant l’échec d’une décision tournée essentiellement vers la préservation environnementale, sans prise en compte des besoins des communautés locales. Des tensions avaient opposé les gestionnaires, les gendarmes et l’administration forestière aux populations, jusqu’à l’absence de gestionnaire et à la dégradation des arbres de grande taille dans l’aire protégée. La création du laboratoire vivant de Tampolo en 2023, reconnu par un arrêté préfectoral, a permis de restaurer un cadre de confiance et de coopération. Une bibliothèque vivante, où les visiteurs consultent des personnes formées plutôt que des livres, et des « champs écoles » en agroforesterie ont été implantés avec des associations de femmes et des écoles primaires. Vingt éco-guides ont été formés et certifiés officiellement avec l’appui de la Direction Régionale du Tourisme, afin de créer de l’emploi et de promouvoir le commerce des produits locaux.

À Ranomafana, le laboratoire Atiala Miaina de Fianarantsoa, institué par un arrêté de la présidence de l’Université de Fianarantsoa, agit aux abords du plus ancien parc national de Madagascar. Il vise à renforcer les synergies entre initiatives de conservation et à mieux reconnaître le rôle des communautés engagées dans la gestion forestière. Dans le fokontany d’Ambatolahy, un circuit touristique a été aménagé à partir des connaissances croisées de scientifiques et d’habitants. Ailleurs, l’introduction d’alambics de distillation améliorée, qui réduisent la consommation de bois de chauffe, a soutenu la production durable du rhum local, le « toaka gasy ». « Le réel avantage, c’est que c’est connu et on va dire qu’on a instauré un climat de confiance… La population est plus ouverte, la communication est plus fluide au sein du laboratoire », témoigne un acteur du dispositif.

À Mohéli, en revanche, aucun laboratoire de recherche n’existait auparavant. Le LVM est désormais intégré à l’Université des Comores et travaille sur la biodiversité terrestre et marine ainsi que sur la sécurisation foncière. L’île vit sous plusieurs systèmes de droit : moderne, coutumier et musulman. Les membres du laboratoire ont réuni praticiens et universitaires pour identifier, dans le Coran, les Hadiths du Prophète, la doctrine et l’usage, les dispositions guidant les réflexions des Mohéliens en matière de justice socio-écologique. Ils ont aussi collecté l’histoire de cinq localités pour enrichir le programme scolaire. « À travers le LVM, on a installé une proximité entre les chercheurs scientifiques et les communautés locales. On a brisé les barrières des scientifiques qui disent que le savoir vient uniquement d’eux », souligne un participant.

Le théâtre forum, méthode de théâtre participatif, a par ailleurs servi de support pour débattre des situations vécues comme injustes. Des pièces créées à partir de ces situations ont permis d’explorer collectivement des solutions, et des formations ont été dispensées aux membres des LVT pour mobiliser cette approche sur leurs territoires.

Au total, plus de 1 000 personnes ont été impliquées. Les expériences ont contribué à de nouvelles connaissances et compétences, à une meilleure compréhension mutuelle, à la formation d’étudiants à la recherche transdisciplinaire et à l’émergence de trois innovations organisationnelles institutionnalisées. Le projet Varuna Living Forest a été clôturé en juin 2026, mais les LVT poursuivent leur trajectoire. Leur pérennité reste fragile : elle dépend de la continuité des partenariats, des moyens disponibles, de la reconnaissance institutionnelle et du maintien d’une participation effective et équitable. La leçon pour les citoyens et les décideurs est claire : la gestion durable de la biodiversité repose aussi sur la capacité des acteurs à construire des relations, à reconnaître la pluralité des savoirs et à élaborer ensemble des réponses adaptées aux réalités de leurs territoires. Reste à savoir si cette participation, désormais instituée par des arrêtés, résistera au temps et aux changements de gouvernance locale.

Questions-réponses

Qu'est-ce que le projet Varuna Living Forest ?

Un projet piloté par le CIRAD et financé par l'Agence française de développement (AFD), mené entre 2022 et 2026, qui a créé trois laboratoires vivants territoriaux près d'aires protégées à Tampolo et Ranomafana à Madagascar et à Mohéli aux Comores.

Pourquoi la création de la réserve de Tampolo en 2015 a-t-elle été source de conflits ?

La décision était tournée essentiellement vers la préservation environnementale, sans prise en compte des besoins des communautés locales. Des tensions ont opposé gestionnaires, gendarmes et administration forestière aux populations, jusqu'à l'absence de gestionnaire et à la dégradation des arbres de grande taille.

Quels sont les quatre principes des laboratoires vivants territoriaux ?

La co-création, qui associe les acteurs dès la définition des problèmes ; la transdisciplinarité, qui dialogue entre disciplines scientifiques et savoirs d'expérience ; l'expérimentation en situation réelle ; et l'apprentissage collectif, avec réflexivité et discussion des désaccords.

Quels résultats concrets le projet a-t-il produits ?

Plus de 1 000 personnes impliquées, vingt éco-guides formés et certifiés, une bibliothèque vivante, des champs écoles en agroforesterie, un circuit touristique à Ambatolahy, des alambics de distillation améliorée, l'enrichissement du programme scolaire à Mohéli, la formation d'étudiants à la recherche transdisciplinaire et trois innovations organisationnelles institutionnalisées.