Ananda Devi interroge les héritages coloniaux du pouvoir économique à Maurice
Océanie

Ananda Devi interroge les héritages coloniaux du pouvoir économique à Maurice

Un roman de Devi expose la perpétuation des inégalités économiques héritées de l'esclavage à Maurice.

Titre: “Chronique d’un royaume perdu” : Ananda Devi met en cause les structures de pouvoir héritées de la colonisation à Maurice

La concentration du pouvoir économique entre les mains des descendants de colons à l’île Maurice, jamais redistribuée depuis l’ère esclavagiste, constitue le socle sur lequel Ananda Devi a bâti son dernier roman, “Chronique d’un royaume perdu”, publié aux éditions Grasset en 2026 (464 pages). L’ouvrage ne relève pas seulement de la fiction : il interroge frontalement qui détient le pouvoir, par quels mécanismes institutionnels et sociaux il s’est perpétué, et ce que la mémoire collective, façonnée par ces mêmes structures, a choisi d’effacer.

L’autrice, dont l’oeuvre compte une trentaine d’ouvrages récompensés par de nombreux prix, parmi lesquels le prix des Cinq Continents, le prix Louis Guilloux, le Femina des lycéens et le prix américain Neustadt 2024 pour l’ensemble de son oeuvre, porte ce projet depuis sa thèse de doctorat en anthropologie réalisée en 1980. Ses recherches portaient alors sur les identités minoritaires à Maurice. Ce point de départ académique a orienté toute la charge politique du roman.

Le constat qu’elle formule est direct. “La société mauricienne est composée de personnes issues de différentes cultures et nationalités d’origine, qui n’ont pas réussi à construire ensemble une culture commune ni à forger un sentiment d’appartenance qui transcende leurs différences”, dit-elle. Elle précise que les descendants des colons ont conservé la majeure partie du pouvoir économique et vivent en autarcie, refusant de se mêler aux autres communautés. Ce déséquilibre structurel, ajoute-t-elle, a alimenté des émeutes, même si la société n’est pas allée jusqu’à la guerre civile.

Le roman se déroule dans la propriété sucrière des Dumontais à la fin du XIXe siècle. Il suit les descendants d’une union entre l’épouse du propriétaire et le Vieux Bouc, un esclave affranchi qui avait choisi de rester au service de la famille. Bannis du domaine familial lorsque le père découvre qu’il n’est pas leur géniteur, trois enfants, Sydney, Mylène et Raymond, trouvent refuge dans un lieu nommé Le Bouchon. Pendant quatre générations, leurs descendants défendent ce territoire, microcosme où se rejoue, selon l’autrice, l’histoire universelle de la violence, de la dépossession et de la résistance.

La question de la responsabilité institutionnelle traverse le roman de bout en bout. Devi rappelle qu’il n’existe pas de tombes d’esclaves à Maurice, premier effacement dont ils ont été victimes, et que cet effacement n’était pas accidentel. Au moment de l’abolition de l’esclavage, des noms ont été attribués arbitrairement aux anciens esclaves, parfois dégradants, liés aux exploitations où ils travaillaient ou à des traits physiques. Leurs noms d’origine ont été perdus. Aujourd’hui, certains, y compris parmi les descendants d’esclaves eux-mêmes, préfèrent ne pas revenir sur cette histoire, tant elle demeure douloureuse. “La question de la mémoire et de l’oubli reste brûlante”, insiste l’autrice, qui établit un parallèle avec les morts anonymes de la Méditerranée contemporaine, eux aussi privés de sépulture et de reconnaissance officielle.

Ce refus de reconnaissance officielle, passé et présent, est précisément ce que le roman tente de contester. Devi précise dans une note introductive que l’oeuvre, “née d’un délire uchronique”, ne prétend pas être historique mais vise à “mieux bousculer la pensée”. La fiction comme outil de mise en cause des pouvoirs. Le projet lui résistait depuis des décennies, la complexité de brasser quatre générations, une multitude de personnages et un siècle de transformations lui paraissant longtemps hors de portée. C’est après avoir terminé un texte pour la collection “Ma nuit au musée” qu’elle a rouvert ses anciens carnets et trouvé l’élan nécessaire.

Plusieurs figures du roman incarnent les mécanismes d’injonction et d’effacement propres aux systèmes de domination. Willie porte le poids d’une expiation pour des fautes qu’il n’a pas commises, investi d’une mission quasi sacrificielle qui l’isole de ceux qu’il aime. Mylène, créature silencieuse et invisible, accomplit finalement un acte de résistance au moment où Le Bouchon est attaqué, acquérant une dimension mystique. Le narrateur, masculin et gardien de la mémoire, est décrit par Devi comme son double littéraire, celui qui raconte “par devoir, par obsession”, né pour témoigner de ce que les silences des générations précédentes ont recouvert.

Face aux comparaisons avec García Márquez et son “Cent ans de solitude”, Devi marque une distance précise : elle ne pratique pas le réalisme magique mais une imbrication entre réalisme et mythologie, nourrie dès l’enfance par les récits de la mythologie indienne et la lecture des “Mille et Une Nuits”. Quant à la qualification de chef-d’oeuvre dont le roman a été gratifié, elle l’accueille avec une certaine inquiétude, craignant qu’elle ne parasite la lecture et ne pèse sur les attentes du public.

“J’espère plus encore que l’histoire ne se terminera pas là”, dit-elle, “et que j’aurai encore d’autres choses à dire et à écrire.” La question qui demeure, pour les lecteurs comme pour les institutions mauriciennes, est de savoir jusqu’où la reconnaissance littéraire d’une dépossession historique peut suppléer à ce que les structures de pouvoir ont refusé d’accomplir.

Questions-réponses

Quel déséquilibre structurel Ananda Devi identifie-t-elle dans la société mauricienne ?

Devi constate que les descendants des colons ont conservé la majeure partie du pouvoir économique à Maurice, vivant en autarcie et refusant de se mêler aux autres communautés. Ce déséquilibre, jamais corrigé depuis l'ère esclavagiste, a alimenté des émeutes sans toutefois mener à une guerre civile.

Quels mécanismes institutionnels d'effacement le roman dénonce-t-il ?

Le roman dénonce l'attribution arbitraire de noms aux anciens esclaves lors de l'abolition, parfois dégradants, qui a effacé leurs identités d'origine, ainsi que l'absence de tombes d'esclaves à Maurice, présenté comme un premier effacement délibéré et non accidentel.

Quel est le fondement académique et politique de l'oeuvre d'Ananda Devi ?

Devi porte ce projet depuis sa thèse de doctorat en anthropologie réalisée en 1980, dont les recherches portaient sur les identités minoritaires à Maurice. Ce point de départ académique a orienté toute la charge politique du roman.

Comment Devi positionne-t-elle la fiction par rapport à l'action institutionnelle ?

Devi présente la fiction comme un outil de mise en cause des pouvoirs, précisant dans une note introductive que l'oeuvre vise à 'mieux bousculer la pensée'. Elle soulève la question de savoir jusqu'où la reconnaissance littéraire d'une dépossession historique peut suppléer à ce que les structures de pouvoir ont refusé d'accomplir.

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