175 000 réservoirs, un stop order et la méthode « bat baté » du gouvernement Ramgoolam
Le chiffre donne d’emblée la mesure de l’enjeu financier et logistique : 175 000 familles mauriciennes, celles qui ne possèdent pas de réservoir d’eau chez elles, doivent recevoir deux réservoirs et, en supplément, une pompe. Le ministre de l’Énergie et des Utilités publiques a présenté la mesure comme un exploit, avec un démarrage fixé « à partir de lundi prochain » et la Banque de Développement en première ligne pour absorber ce flux de demandeurs potentiels. Reste une question que le dossier laisse entière : le pays dispose-t-il réellement des moyens industriels et humains d’une promesse de cette ampleur, et qui en vérifiera l’exécution ?
C’est le schéma que décrit Jean-Claude Antoine dans sa chronique publiée par Le Mauricien : un gouvernement Ramgoolam qui prend son temps, consulte peu, décide pour tenter d’imposer, puis recule lorsque l’opposition monte et fait enfin ce qui aurait dû précéder toute décision, à savoir consulter et chercher un consensus. Le dossier de la pension préparé par les experts, dont le « mean test » (test de ressources) a été annulé quelques jours après sa présentation, avait déjà suivi ce parcours.
Le volet de l’eau en a reproduit les étapes, à quelques différences près. Depuis l’année dernière, le changement climatique raréfie les pluies et les réservoirs se vident. Plutôt que d’élaborer un plan pour faire face à la situation, le ministre de l’Énergie et des Utilités publiques a repris le réflexe du gouvernement depuis son arrivée au pouvoir : rejeter la responsabilité sur son prédécesseur. Les mois ont passé, les précipitations ne sont pas venues, les réservoirs ont poursuivi leur décrue et les coupures ont commencé.
Il aura fallu que des Mauriciens privés d’eau courante pendant plusieurs jours descendent dans la rue, seaux et cuvettes en main, pour que la machine se mette enfin en marche. C’est à ce moment seulement que le gouvernement a annoncé, puis ratifié dans la foulée, des mesures qui auraient dû être prises depuis des mois.
Sur le fond, l’arithmétique du programme interroge. À quoi bon distribuer des réservoirs et des pompes si la Central Water Authority (CWA) n’est pas capable de fournir l’eau nécessaire pour les remplir ? Avant d’annoncer sa mesure phare, le ministre s’est-il demandé si Maurice avait les moyens de se procurer des réservoirs à pompes électriques pour les 175 000 foyers qui y ont droit ? Qui vérifiera que chaque demandeur est habilité à les recevoir ? La CWA, dont le directeur général semble plus habitué à comprendre les agendas cachés de certains élus, dispose-t-elle du personnel requis pour les inspections techniques des maisons où seront installés les réservoirs offerts par le gouvernement ? Et la Banque de Développement a-t-elle les effectifs pour traiter 175 000 demandeurs potentiels « à partir de lundi prochain », comme l’a annoncé fièrement le ministre ? Autant de signes, juge l’auteur de la chronique, d’une décision prise et annoncée sous la pression de la rue, faute d’une réflexion à la hauteur de l’enjeu.
La deuxième affaire de la semaine relève cette fois de l’investissement immobilier. Mercredi, à Rivière Noire, des ouvriers ont commencé à abattre des banians plus que centenaires pour les besoins d’un projet immobilier au nom évocateur : Banyan Square. Les habitants ont protesté, des militants écologistes ont alerté l’opinion, le propriétaire du terrain est resté aux abonnés absents et les ouvriers ont poursuivi leur tâche. Le lendemain, Percy Yip Tong et trois autres militants écologistes se sont enchaînés à un banian pour empêcher son abattage. La police est intervenue et n’a arrêté que Percy Yip Tong, sous l’accusation passe-partout de « rogue and vagabond ».
L’arrestation de ce militant, connu pour ses actions en faveur de la préservation de l’environnement, notamment sur la plage de Tamarin, a fait grand bruit à Maurice et sur les réseaux sociaux. Assez, en tout cas, pour réveiller le ministre de l’Environnement, qui a déclaré que « chaque arbre abattu est un crime contre la nature » et fait sortir un stop order mettant fin à l’abattage de ce qui reste des banians. De quoi immobiliser du jour au lendemain les travaux d’un projet privé, et rappeler à quel point le risque réglementaire pèse sur les projets lancés sans concertation préalable. Dans son communiqué, le ministre tient à préciser que « ce dossier relève légalement du département des Bois et Forêts du ministère de l’Agro-Industrie, et non directement de mon ministère », et dit souhaiter « une meilleure coordination entre les autorités lorsqu’un arbre doit être abattu, notamment dans le cadre de projets d’infrastructure ».
L’épisode en dit aussi long sur la coordination entre ministères : non seulement « la main gauche ignore ce que fait la main droite », mais certains empiètent parfois sur le terrain des autres. Et sur le front des arbres, le ministère de l’Agro-Industrie semble, en l’état, plus enclin à octroyer des permis d’abattage qu’à autoriser une campagne de reboisement. Babita Thanoo, la députée de Rezistans ek Alternativ, peut en témoigner.
Au bout du compte, deux dossiers, deux marches arrière et une même leçon pour les opérateurs comme pour les investisseurs : dans un État qui décide sous la pression, l’annonce précède la réflexion et le consensus arrive en dernier. Joanna Bérenger a résumé ce sentiment : le gouvernement fonctionne « by trial and error » et ne fait, au fond, que « bat baté ! ». La question reste ouverte de savoir si le prochain projet, public ou privé, échappera à ce schéma.