La SADC met en demeure Antananarivo : à Madagascar, la consolidation autoritaire de la junte interpelle les institutions régionales
Huit mois après le coup d’État d’octobre 2025, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) a adressé à la junte malgache ses exigences les plus fermes à ce jour. Le constat que la diplomatie régionale n’avait pas encore osé formuler aussi explicitement s’impose désormais : ce qui se passe à Madagascar n’est plus une transition qui dérape, c’est un régime qui se consolide.
La déclaration de la SADC marque un tournant net dans la posture de l’organisation. Elle exige la libération des prisonniers politiques, la fin des arrestations arbitraires des dirigeants de l’opposition et des membres de la Génération Z, ainsi que le retour des exilés politiques. Ce n’est plus le langage de la mise en garde préventive. C’est celui du constat d’échec institutionnel.
Au cœur de ce constat se trouve la question de l’indépendance judiciaire. La Haute Cour Constitutionnelle (HCC), institution chargée de valider les résultats électoraux et pièce maîtresse du système constitutionnel malgache, a fait l’objet d’une prise de contrôle de facto par la junte. Dès décembre 2025, trois de ses membres avaient été remplacés par décrets. Le 18 juin, deux autres juges, poursuivis pour déstabilisation du régime, ont démissionné ; ils ont été remplacés en moins de vingt-quatre heures. La HCC n’offre plus les garanties minimales d’indépendance nécessaires à la validation crédible d’un processus électoral. La sincérité d’une éventuelle transition vers des élections démocratiques est désormais ouvertement remise en question.
Cette domestication de la justice s’est accompagnée d’une criminalisation méthodique de l’opposition. En mai, Paul Rabary, chef du parti Ny Fireneko et ancien ministre de l’Éducation nationale, a été incarcéré pour atteinte à la sûreté de l’État, sur la base d’échanges dont l’interprétation reste contestée par ses partisans. En avril, le colonel Patrick Rakotomamonjy, ancienne figure du soulèvement d’octobre et ex-directeur chargé des doléances à la présidence de la Refondation, a été arrêté pour complot contre l’État, peu après avoir dénoncé publiquement des faits de corruption au sein du régime. Début juin, le député Antoine Rajerison a vu son immunité parlementaire levée par l’Assemblée nationale. Dans chacun de ces cas, la mécanique est identique : une accusation à géométrie variable, une arrestation rapide, une justification juridique floue. Amnesty International avait alerté dès mars sur le recours à des accusations délibérément vagues de complot criminel ou de menace à la sécurité nationale pour faire taire les militants.
La société civile est également visée. Plusieurs leaders de la Génération Z Madagascar ont été arrêtés en pleine nuit après s’être désolidarisés publiquement de la junte. Le gouvernement a par ailleurs annoncé la préparation d’une loi d’encadrement des réseaux sociaux, ce qui fragiliserait précisément le terrain numérique sur lequel la Gen Z a construit son efficacité de mobilisation. En mai, l’Église catholique, qui représente près d’un quart de la population, a publié une déclaration sans ambiguïté, pointant l’arrestation de ceux qui ne partagent pas les opinions du pouvoir et exigeant une feuille de route électorale claire. Les contre-pouvoirs, qu’ils soient judiciaires, parlementaires ou civils, sont neutralisés l’un après l’autre.
Sur le plan institutionnel, l’ancrage de la Russie dans l’appareil d’État malgache constitue une dimension supplémentaire de préoccupation pour les observateurs. Dès novembre 2025, le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, s’est rendu à Moscou pour amorcer une coopération allant de l’énergie à la coopération entre médias. Plus récemment, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a effectué un voyage de formation en Russie, pays dont les standards en matière de scrutins libres ne constituent pas une référence mondiale. Le 5 mai à Antananarivo, l’Africa Corps, structure militaire russe ayant succédé au groupe Wagner sur le continent, a achevé la formation de plus d’une centaine de soldats malgaches, dont les forces spéciales et la garde présidentielle. Moscou forme donc directement les hommes chargés de la protection physique du colonel Randrianirina. Cette imbrication sécuritaire entre la junte et la Russie rend toute pression ou alternance par la voie institutionnelle encore plus aléatoire.
Après Amnesty International, l’Église catholique et la SADC, le tableau est documenté avec une précision croissante : les contre-pouvoirs sont neutralisés, l’opposition criminalisée, les institutions judiciaires et sécuritaires verrouillées avec l’appui de Moscou. La question que posent désormais ces développements aux chancelleries de Washington, Bruxelles, Paris, Londres, Tokyo et Canberra est explicite : à partir de quel moment une transition cesse-t-elle d’être une parenthèse instable pour devenir un régime que la communauté internationale finit par entériner, parfois simplement par son inaction ?