Identité numérique : trois modèles, trois équations économiques
Plus de 1,4 milliard de numéros générés, deux milliards d’authentifications par mois : Aadhaar, l’infrastructure indienne d’identité numérique lancée en 2009, reste la plus vaste du monde. C’est le point de départ de la troisième partie du dossier publié par AfricaPresse.Paris, consacrée aux trajectoires de l’Inde, du Maroc et de Madagascar, signée par Jean-Michel Huet, associé, Sarah Calvados, senior manager, et Latifa Nanadoum, manager, chez BearingPoint. L’analyse est accessible ici : https://www.africapresse.paris/3292
Additional reference context is available at https://www.africapresse.paris/BearingPoint-Inde-Maroc-Madagascar-trois-trajectoires-d-identite-numerique-3-3.
Le coût d’entrée d’une telle infrastructure varie considérablement selon le point de départ d’un pays, rappellent les auteurs. Le cas indien illustre d’abord la logique d’échelle. Chaque résident reçoit un numéro à 12 chiffres adossé à ses données démographiques et à trois modalités biométriques, à savoir empreintes digitales, iris et photographie faciale. Sur le plan économique, la valeur créée tient aux usages : connecté au compte bancaire et au mobile, Aadhaar alimente plus de 300 programmes de transferts sociaux versés directement aux bénéficiaires, tandis que l’e-KYC a permis l’ouverture de centaines de millions de comptes depuis 2014. Un rendement social et financier considérable, mais obtenu au prix d’un débat de fond sur la protection de la vie privée et les risques d’exclusion liés à la biométrie. La Cour suprême a reconnu la vie privée comme droit fondamental dans ses arrêts de 2017 et 2018, et le cadre s’est consolidé avec le Digital Personal Data Protection Act de 2023. Ces enseignements ont directement inspiré la création de MOSIP en 2018.
Le Maroc, lui, a choisi une trajectoire progressive entamée dès 2018, bâtie sur deux registres complémentaires. Le Registre National de la Population identifie les personnes et leur attribue un Identifiant Digital Civil et Social ; le Registre Social Unifié centralise les informations socio-économiques des ménages et évalue leur éligibilité aux aides. La séquence économique est claire : répondre d’abord au ciblage social, puis réutiliser l’infrastructure pour l’administration numérique, la vérification d’identité et l’e-KYC. Le Royaume a construit son registre sur MOSIP, un choix motivé par la volonté de limiter la dépendance à un fournisseur unique et de faire monter en compétence ses équipes nationales. Cette approche a exigé une gouvernance technique forte et une réelle capacité d’intégration, en particulier sur la biométrie.
Madagascar présente un troisième scénario, celui d’un recentrage stratégique. Le pays avait d’abord envisagé un système d’identité biométrique ambitieux, mais plusieurs contraintes structurelles ont conduit les autorités à réorienter leur stratégie : la couverture administrative du territoire, la numérisation partielle des registres d’état civil, une connectivité hétérogène et une gouvernance répartie entre plusieurs institutions. Avec le soutien de la Banque mondiale, Madagascar modernise désormais ses registres d’état civil, améliore l’enregistrement des naissances, développe des guichets numériques et renforce l’interopérabilité des administrations. La qualité et l’exhaustivité des données de base y sont traitées comme le prérequis de toute généralisation de l’identité numérique, une façon de sécuriser l’investissement avant tout déploiement à grande échelle.
Trois trajectoires, donc, mais une même leçon pour les décideurs et leurs partenaires financiers. L’Inde montre le potentiel d’une identité fondationnelle déployée à grande échelle ; le Maroc, l’intérêt d’une construction progressive sur MOSIP ; Madagascar, l’importance de consolider d’abord l’état civil. Dans les trois cas, le point de départ du pays a orienté sa trajectoire, et ce sont les usages concrets qui ont porté la valeur du système.
Pour les gouvernements africains comme pour les bailleurs qui les accompagnent, la conclusion est directe : la meilleure stratégie est celle qui part de la maturité réelle des registres et des institutions, afin de construire des systèmes utiles, adoptés et durables. Autrement dit, l’identité numérique n’est pas un projet technologique isolé mais un investissement public dont le retour dépend étroitement des fondations administratives existantes et de la capacité à générer des usages à forte valeur ajoutée, des transferts sociaux à l’ouverture de comptes bancaires.
Ce volet s’inscrit dans un dossier en trois parties publié par AfricaPresse.Paris. La première, intitulée “L’identité numérique, un projet de transformation de l’État, notamment en Afrique”, est disponible à l’adresse https://www.africapresse.paris/3290. La deuxième, “Identité numérique : l’open source est-elle vraiment gratuite ?”, se trouve à https://www.africapresse.paris/3291, et la troisième à https://www.africapresse.paris/3292. Reste à savoir quelles usages, et quels rendements, les prochains pays à franchir le pas sauront en tirer.