Madagascar : un an après, les citoyens attendent leur transition
Transition enlisée, élections reportées : le quotidien des Malgaches reste suspendu
Un an après la chute du régime de Tananarive, les Malgaches attendent toujours la transition qu’on leur avait promise. Investi le 17 octobre 2025, le colonel Mickael Randrianirina, devenu chef de la transition après la fuite du président Andry Rajoelina, s’était engagé à organiser des élections libres et démocratiques en dix-huit mois. Le processus traîne en longueur. Et c’est d’abord la population qui en paie le prix, privée de toute perspective claire sur son avenir institutionnel.
Le constat est sévère chez les observateurs. Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri), expliquait sur RFI : « La transition politique s’est largement enlisée (…) la concertation nationale aurait dû être terminée, or elle semble à peine commencée. On ne voit pas comment il pourrait y avoir des élections avant fin 2027. » Pour un pays où les manifestations de la « Gen Z » avaient nourri l’espoir d’un renouveau, à l’image du Népal, où des législatives s’étaient tenues en moins de six mois après la chute du régime, le contraste frappe.
Entre-temps, les signaux venus de l’extérieur inquiètent les habitants sur l’orientation du pays. Peu après son investiture, le colonel Randrianirina a fait appel à Moscou pour assurer sa sécurité. En décembre 2025, l’arrivée d’instructeurs militaires de l’Africa Corps a été suivie d’annonces de partenariats : création d’une maison russe à Tananarive, implantation de l’Église orthodoxe. En mai, Moscou proposait son aide au gouvernement provisoire pour organiser les élections, un signe peu encourageant pour la démocratie. D’autres indicateurs témoignaient toutefois d’une volonté d’aller au bout du processus : l’été dernier, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui avait d’abord sanctionné le pouvoir de transition, l’a finalement reconnu sous réserve de la mise en place du nouveau calendrier électoral.
Paris, de son côté, tente de préserver son « partenariat historique », comme l’a illustré la ministre de la Défense Catherine Vautrin à Tananarive le 6 octobre dernier. Mais son image reste entachée par ses liens avec le régime déchu, en particulier l’exfiltration de l’ancien président Andry Rajoelina, citoyen français, le 12 octobre 2025 dans un avion tricolore. Celui-ci réside désormais aux Émirats arabes unis, d’où il tenterait de dénoncer l’illégalité du régime en place.
Autre dossier aux conséquences directes pour les Malgaches : la situation judiciaire de « Mamy » Ravatomanga, ancien argentier du régime déchu et potentiel successeur. En octobre 2025, cet homme d’affaires employait plus de 4 200 personnes à Madagascar et était omniprésent dans les transports, l’automobile, le BTP, le tourisme, le sport, l’import-export et les chemins de fer. Ses proches écrivaient en juillet 2026 au président Macron qu’il était « largement considéré, tant par l’opinion publique que par les milieux politiques, comme un candidat potentiel à la présidence de la République de Madagascar ». Le 12 octobre 2025, il rejoignait l’île Maurice en jet privé avec ses proches, espérant y obtenir un exil politique.
Le lendemain de son arrivée, Koufali Daya, un entrepreneur malgache malmené par le régime déchu, se rendait à Port-Louis pour porter plainte contre lui. Deux autres plaintes ont suivi, dont l’une déposée par Fanirisoa Ernaivo, ancienne magistrate devenue ministre de la Justice de Madagascar. Sortie depuis peu de la liste grise du Groupe d’action financier (GAFI), la République de Maurice se veut proactive contre la corruption. La Financial Crime Commission (FCC) a placé l’homme d’affaires en détention préventive, perquisitionné ses bureaux et ses domiciles, et gelé ses comptes. Les saisies atteignent environ 135 millions d’euros, et six enquêtes ont été ouvertes. À Madagascar, ses sociétés sont sous contrôle judiciaire, et le Pôle anticorruption (PAC) de Tananarive annonce la saisie de 99 comptes bancaires pour une vingtaine de millions d’euros.
Ses avocats, Me Khushal Lobine et Me Hector Bernardini, contestent ces chiffres. Selon eux, le jugement rendu le 12 octobre 2026 par le magistrat mauricien considère que les attaches financières de leur client à Madagascar sont bien plus importantes que celles dont il dispose à Maurice, alors qu’il n’a jamais pu s’entretenir avec un avocat malgache depuis son arrivée. Ils estiment que « l’écart considérable entre les chiffres évoqués et l’appréciation retenue par le magistrat mérite des explications », d’autant que cette situation justifierait le maintien en détention. La FCC confirmait en juillet que les six enquêtes, dont une sur la filière litchi menée conjointement avec le Parquet national financier à Paris et une autre sur un supposé trafic d’influence commis sur le sol mauricien, étaient toujours en cours. Le 12 octobre, elle a annoncé le maintien en détention, motivé par des risques de fuite, d’interférence avec des témoins et de manipulation des preuves. Les avocats dénoncent un « système de charges provisoires à des fins politiques » et envisagent un recours devant la Cour suprême.
Plusieurs membres du gouvernement malgache, à commencer par la ministre de la Justice, espèrent une extradition vers Madagascar. Mais cette décision dépendra de l’évaluation des avancées démocratiques, suivies de près par la SADC. « Le risque, glisse un observateur malgache, est que de nouveaux hommes forts, tout aussi corrompus que les précédents, saisissent le prétexte de vouloir assainir le système pour en récupérer les clefs. » Un an après la révolution, la promesse d’un avenir démocratique reste suspendue pour les citoyens malgaches.
Questions-réponses
Que promettait le colonel Mickael Randrianirina à sa prise de fonction ?
Investi le 17 octobre 2025 après la fuite du président Andry Rajoelina, il s'était engagé à organiser des élections libres et démocratiques en dix-huit mois, mais le processus traîne en longueur.
Quel est l'état du processus de transition selon les observateurs ?
Selon Thierry Vircoulon (Ifri), la transition s'est enlisée, la concertation nationale semble à peine commencée et aucune élection ne semble possible avant fin 2027.
Quelles mesures judiciaires visent « Mamy » Ravatomanga ?
La Financial Crime Commission l'a placé en détention préventive, gelé ses comptes et perquisitionné ses biens, avec des saisies d'environ 135 millions d'euros et six enquêtes ouvertes ; à Madagascar, le Pôle anticorruption a saisi 99 comptes bancaires pour une vingtaine de millions d'euros.
Quelle est la position de la SADC ?
Elle a d'abord sanctionné le pouvoir de transition avant de le reconnaître, sous réserve de la mise en place du nouveau calendrier électoral, dont elle suit les avancées de près.