Le couvre-feu décrété par le gouvernement mauricien sur environ un tiers de l’île principale a été reconduit jusqu’à dimanche, une mesure qui pèse directement sur l’activité économique d’un archipel présenté comme l’un des modèles de stabilité et de prospérité du continent africain. Depuis lundi soir, 150 personnes ont été arrêtées dans le cadre des violences qui ont suivi des manifestations contre la pénurie d’eau, qui frappe le territoire depuis plus de deux semaines, et contre la hausse du coût de la vie.
Le bureau du Premier ministre Navin Ramgoolam a annoncé vendredi, dans un communiqué, la prolongation de la mesure pour trois nuits supplémentaires, celles des vendredi 16, samedi 17 et dimanche 18 octobre. Les horaires du couvre-feu, initialement fixés entre 20h30 et 5h le lendemain, sont réduits à une plage de 22h à 4h30. Le texte appelle la population à coopérer pleinement avec les autorités.
Le point de bascule est survenu samedi, lorsqu’un policier a grièvement blessé par balle une femme. Selon des témoins, le fonctionnaire a tiré sans sommation au niveau du cou. Hospitalisée, la victime a été opérée par une équipe de chirurgiens indiens dépêchée à Maurice pour la sauver, et la balle lui a été retirée. Jeudi, ses proches ont indiqué à l’AFP qu’elle a marché de nouveau pour la première fois à l’aide d’un déambulateur dans l’hôpital où elle est soignée. Le policier impliqué a été arrêté et traduit en justice.
Les conséquences pour l’économie locale et la sécurité des biens ont été immédiates. Le gouvernement recense des faits de pillage, de possession de substances explosives et de non-respect du couvre-feu, ainsi que des incendies ou dommages causés à des commissariats. Le couvre-feu, décrété mardi dans dix régions administratives situées surtout en périphérie des villes, avait d’abord été étendu jusqu’à jeudi soir avant cette nouvelle prolongation.
Sur le plan judiciaire, Navin Ramgoolam a indiqué que les autorités envisagent des poursuites contre les responsables des troubles en vertu de la loi antiterroriste, et a accusé des barons de la drogue d’attiser les violences. Mardi soir, le Premier ministre avait déclaré que nul n’a le droit de se faire justice soi-même ou de prendre la loi entre ses mains, avant d’affirmer qu’il serait intransigeant envers les trafiquants de drogue qui jettent de l’huile sur le feu. Selon des sources policières citées par l’AFP, des trafiquants financent des toxicomanes pour attaquer les postes de police.
Le Conseil des ministres, réuni mercredi en session exceptionnelle, a également ouvert une piste législative à retombées économiques et sociales sensibles : compte tenu du nombre de mineurs impliqués dans les émeutes, des amendements à la loi sur l’enfance seront envisagés afin d’abaisser de 14 à 12 ans l’âge de la détention et de la poursuite des mineurs. Le ministère de l’Éducation a de son côté ordonné la suspension des cours jeudi et vendredi dans toutes les crèches et tous les établissements primaires et secondaires du pays, une interruption qui touche l’ensemble du tissu scolaire et, indirectement, de nombreuses familles actives.
Ces troubles interviennent dans un pays dont le PIB par habitant figure parmi les plus élevés d’Afrique et dont l’économie, autrefois principalement agricole et centrée sur la production de sucre, s’est considérablement diversifiée depuis l’indépendance du Royaume-Uni en 1968. Le tourisme, porté par des plages immaculées et des récifs coralliens, le textile et le secteur financier constituent aujourd’hui les piliers de cette économie, dont la réputation de stabilité représente un actif essentiel. L’archipel n’avait d’ailleurs plus connu d’émeutes depuis 1999, lorsqu’un chanteur était mort en cellule.
La reconduction du couvre-feu jusqu’à dimanche témoigne de la volonté des autorités de préserver cet équilibre, au moment où les opérateurs économiques et les investisseurs observent la capacité de l’État à ramener l’ordre et à protéger l’image d’un pays longtemps perçu comme une valeur sûre de la région. Reste à savoir si le retour au calme suffira à dissiper les inquiétudes du monde des affaires sur la trajectoire de l’économie mauricienne.