Madagascar franchit un seuil inédit : le Programme alimentaire mondial (PAM) prévoit environ 3 700 000 personnes en insécurité alimentaire de niveau crise, un chiffre jamais atteint dans l’histoire du pays. L’alerte est lancée dans le Grand Sud, la région la plus pauvre de l’île, alors que la période de soudure entre deux récoltes n’a même pas encore commencé. « On n’a jamais vu ça dans le pays avant, donc c’est pire qu’en 2021-2022 », a déclaré à l’AFP Tania Goosens, directrice du PAM à Madagascar.
Cette annonce place les bailleurs internationaux et les autorités nationales devant une responsabilité directe. Le retour d’El Niño, dont l’intensité exceptionnelle est annoncée par l’Organisation météorologique mondiale, qui prédit un « risque accru de sécheresse », se combine avec deux décisions qui échappent au contrôle des Malgaches : la baisse des aides internationales et la flambée des prix liée au conflit au Moyen-Orient. D’autres pays, du Nigeria à la Somalie en passant par l’Inde et le Brésil, sont également vulnérables à ce phénomène.
Le retrait de l’aide américaine illustre ce basculement. Sur un mur du centre hospitalier d’Amboasary-Atsimo, le logo de l’agence USAID, démantelée en 2025, rappelle que les financements internationaux se sont taris. Washington a cessé son financement de moyens de transport et de formations sanitaires deux mois plus tôt, selon un responsable hospitalier interrogé par l’AFP. Les conséquences sont mesurables : « Cette année, notre ciblage était de soutenir 720 000 personnes. On arrive à peine à 50 % », constate la directrice du PAM, qui ajoute que les cantines scolaires, autre programme très affecté, ne pourront plus fournir un repas à 35 000 enfants.
Face à cette équation, certains acteurs non gouvernementaux anticipent. L’ONG Save the Children a doté sa branche malgache du « double du budget habituel », indique à l’AFP Tatiana Dasy, représentante de l’organisation sur l’île. Une mesure d’urgence qui souligne, par contraste, l’ampleur du vide laissé par les bailleurs publics.
Le cadre statistique qui fonde ces alertes repose sur le système international de surveillance de l’insécurité alimentaire (IPC). Selon cet instrument, d’ici avril, 39 % des enfants de moins de cinq ans du Grand Sud pourraient souffrir de malnutrition aiguë, soit près de 270 000 cas. L’IPC relevait déjà, en juillet, que la transmission vers Madagascar des hausses du pétrole et de l’urée, utilisée comme fertilisant, « affectera directement les coûts du transport, du pompage, des engrais, du carburant de pêche, des intrants agricoles et des prix alimentaires ». L’inflation alimentaire annuelle atteignait 10,4 % ce mois-là, contre 6,8 % en janvier.
Le pays a pourtant déjà traversé une catastrophe comparable. À Ifotaka, dont le nom malgache signifie « là où il y a de la boue », du temps où il y en avait encore, un centre du PAM a ouvert en 2023 à la suite de la famine de 2021-2022, dont cette petite ville aux cabanes de bois et de tôle ondulée était l’épicentre. Lors de ce « kere », comme on appelle à Madagascar les périodes de faim, 30 000 personnes souffraient dans les environs d’un manque extrême de nourriture menaçant directement leur vie ; on y faisait bouillir les cactus et les chutes de peau des tanneurs pour survivre. L’agence onusienne avait décrit cette famine comme la première causée par le réchauffement climatique.
« Il y a une augmentation spectaculaire des aléas climatiques à Madagascar », souligne Tania Goosens. « En vingt ans, on compte 35 cyclones, 8 inondations et 5 sécheresses sévères, soit trois fois plus que les vingt ans précédents. » Un constat qui interroge la capacité des politiques publiques, nationales comme internationales, à s’adapter à cette nouvelle norme climatique.
Sur le terrain, les signaux sont déjà au rouge. À Ifotaka, une agente du centre a dû s’éclipser après avoir appris le décès d’un enfant de deux ans atteint de malnutrition. À une heure de 4 × 4 de là, le centre hospitalier d’Amboasary-Atsimo a enregistré six décès d’enfants malnutris cette année ; en 2022, quand la famine s’était poursuivie jusqu’aux récoltes début mai, 15 y étaient morts. À Manindra, où la vue des eaux de la mer nargue les travailleurs de la terre, le paysan James Tsirimalaza, 46 ans, constatait fin septembre : « Malheureusement, il n’y a pas de pluie. »
La question de l’accès aux infrastructures hydrauliques pose elle aussi un problème d’équité. « Je ne peux pas arroser mon champ car je suis trop loin du point d’eau collectif », explique Eva Razafindrazaka, 51 ans, dont le petit-fils est traité pour malnutrition. « Mais ceux qui ont des pompes solaires le peuvent. » Or cet équipement reste hors de portée de la plupart des habitants : le forage d’un puits muni d’une pompe à énergie solaire a coûté plus de deux millions d’ariary, soit 400 euros, au paysan Manjomaro Andrianantenaina, 25 ans, qui rentre chaque soir ses panneaux solaires sur une brouette de peur de les perdre. Plus de 90 % de la population du Grand Sud vivait sous le seuil de pauvreté de 2,15 dollars par jour, selon la Banque mondiale en 2023.
Le détail de cette crise, documenté notamment par Paris Match, est accessible à cette adresse : https://www.parismatch.com/actu/international/on-na-jamais-vu-ca-a-madagascar-pres-de-4-millions-de-personnes-menacees-par-la-faim-277070
Alors que le pire reste à venir dans le Grand Sud, où les pluies devraient encore se raréfier, la responsabilité de la réponse repose désormais sur les autorités malgaches et la communauté internationale des bailleurs. « Avant, j’étais inquiet pour la pluie quand il faisait chaud, résume Manjomaro Andrianantenaina. Maintenant, je guette le soleil pour pomper l’eau. »