Avortements forcés à La Réunion : l'État français face à sa responsabilité institutionnell
Comment l'État français a toléré des violations massives des droits reproductifs dans un territoire d'outre-mer.
Un scandale d’État documenté : des milliers de femmes à La Réunion victimes d’avortements et de stérilisations forcés dans les années 1960 et 1970, sans leur consentement, avec la tolérance ou la complicité d’institutions françaises. C’est ce que retrace l’ouvrage “Outre-mères”, publié aux éditions Vuibert, signé par la romancière et essayiste Sophie Adriansen et par l’illustratrice Anjale, née à La Réunion sous le nom de Gael Thirapathi et installée aujourd’hui à Lyon. Le livre pose d’emblée la question centrale : qui a décidé, qui a ordonné, et quelles autorités ont laissé faire ?
Ces actes ne sauraient être réduits à des dérives individuelles. L’ouvrage les présente comme un manquement institutionnel de grande ampleur, perpétré dans un territoire français d’outre-mer, sous l’autorité de l’État. Les autrices soulignent que l’incrédulité ne peut l’emporter sur les preuves documentées. Ce scandale s’inscrit, du reste, dans la continuité d’un autre dossier qui a marqué la même période et le même territoire : celui des Réunionnais de la Creuse, des enfants déplacés de force vers la métropole dans des conditions aujourd’hui reconnues comme constitutives d’une grave atteinte aux droits fondamentaux.
La responsabilité institutionnelle est au cœur du récit.
Le livre suit Lucie, personnage central du volet réunionnais, dont la grossesse a été interrompue sans son accord, comme ce fut le cas pour des milliers d’autres femmes. Son parcours judiciaire, retracé par Adriansen et Anjale, expose les obstacles systémiques auxquels se heurtent les victimes lorsqu’elles cherchent à faire valoir leurs droits face à des actes commis, ou tolérés, par des institutions. Déposer plainte a exigé un combat long et éprouvant. Ce constat dit quelque chose sur l’état des mécanismes de recours dont disposaient, et dont disposent encore, les victimes de violations commises par des acteurs publics.
En miroir, le livre suit Marie-Anne, lycéenne dans l’Hexagone, témoin des premières mobilisations du Mouvement de libération des femmes et des débats autour de la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Ayant elle-même avorté clandestinement quelques mois auparavant, elle incarne la dimension législative du sujet : l’absence de cadre légal protecteur laissait alors les femmes exposées, sur l’ensemble du territoire français, à des pratiques médicales exercées hors de tout contrôle réglementaire et sans garantie de consentement éclairé.
Ce parallèle entre les réalités vécues dans les territoires ultramarins et les luttes menées en métropole pour l’adoption d’une législation protectrice constitue la toile de fond politique de l’ouvrage. Il révèle un vide normatif qui n’était pas accidentel : il structurait la relation entre l’État et les corps des femmes, particulièrement dans les outre-mers.
Sophie Adriansen, dont le travail est traversé par une attention constante aux libertés et aux droits des femmes, et Anjale, membre du collectif de bande dessinée réunionnais Le Cri du Margouillat, ont choisi le format narratif pour rendre accessibles des faits dont la portée dépasse le cadre littéraire. C’est la libraire spécialisée dans les littératures d’outre-mer, Agnès Cornélie, qui a recommandé l’ouvrage dans le cadre de la sélection “Mode lecture”.
À l’heure où les droits reproductifs font l’objet de débats législatifs renouvelés dans plusieurs démocraties, “Outre-mères” rappelle que les violations commises à La Réunion entre les années 1960 et 1970 ne relèvent pas d’un passé entièrement résolu. La possibilité qu’une plainte soit déposée, comme le montre le parcours de Lucie, signifie que la question de la responsabilité juridique et institutionnelle demeure, pour les victimes encore en vie, une réalité du présent, et non un épisode clos.
Questions-réponses
Quelle est la nature du manquement institutionnel documenté dans 'Outre-mères' ?
L'ouvrage décrit des milliers d'avortements et de stérilisations forcés pratiqués à La Réunion dans les années 1960 et 1970, sans consentement des femmes concernées, avec la tolérance ou la complicité d'institutions françaises, sous l'autorité de l'État.
Quels obstacles les victimes rencontrent-elles lorsqu'elles cherchent à obtenir justice ?
Le parcours judiciaire retracé dans le livre montre que déposer plainte a exigé un combat long et éprouvant, révélant des obstacles systémiques dans les mécanismes de recours disponibles pour les victimes de violations commises par des acteurs publics.
Quel lien l'ouvrage établit-il entre la situation à La Réunion et les débats législatifs en métropole ?
Le livre met en parallèle les violations commises dans les outre-mers et les luttes menées en métropole pour la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse, révélant un vide normatif structurel qui encadrait la relation entre l'État et les droits reproductifs des femmes sur l'ensemble du territoire français.
La responsabilité institutionnelle liée à ces faits est-elle considérée comme une question résolue ?
Non. L'ouvrage souligne que la possibilité de déposer plainte, illustrée par le parcours du personnage de Lucie, signifie que la question de la responsabilité juridique et institutionnelle demeure une réalité du présent pour les victimes encore en vie.