Ashok Subron, ministre de l’Intégration Sociale et leader de Rezistans ek Alternativ, n’a pris connaissance du contenu du budget que deux heures avant sa lecture au Parlement. Ce fait, qu’il a lui-même confirmé lors d’un entretien accordé au Mauricien, résume à lui seul la crise de gouvernance provoquée par l’épisode du “means test” sur les pensions, introduit puis retiré du budget 2026/2027.
La mécanique institutionnelle qu’il décrit est précise. Le budget, protégé par un voile de confidentialité sur les mesures fiscales, est devenu, selon Subron, “l’instrument central de la politique du pays, contrôlé par un groupe de fonctionnaires et d’institutions qui gravitent autour du ministère des Finances.” L’inclusion du bureau du Premier ministre dans le processus de préparation renforce cette logique. Ce système, reconnaît-il, n’est pas nouveau : “il s’est fortifié au fil du temps.” La conséquence directe est un déplacement effectif du pouvoir de décision, qu’il formule ainsi : “il y a eu un abus de ce pouvoir des non-élus à la place des élus, qui font passer dans le budget les intérêts qu’ils défendent ou représentent.”
Ce glissement soulève une question de mandat démocratique que Subron ne tente pas d’esquiver.
Il confirme que le budget a été présenté au Conseil des ministres sans que les membres du Cabinet en aient eu connaissance au préalable dans le détail. Il inscrit cette pratique dans une tendance plus large : “l’État permanent et ses fonctionnaires, usant de certains règlements, peut freiner ou retarder des actions gouvernementales dans la mesure où il ne peut plus mesurer l’intérêt public.” S’y ajoutent, selon lui, des lobbies du secteur privé dont “les objectifs ne coïncident pas toujours avec les intérêts du pays”, ainsi que des experts, techniciens et conseillers dont le mode de fonctionnement ne permet pas toujours aux élus d’exercer leur mandat pleinement.
La chronologie du dossier des pensions illustre concrètement ces tensions entre titulaires de portefeuille et administration. En juillet 2025, l’ex-vice-Premier ministre Paul Bérenger remet à Subron, en sa qualité de ministre responsable des pensions, un document de propositions de réforme. Le ministre affirme l’avoir étudié avec Kugan Parapen et ses officiers, avant de transmettre au Premier ministre et au vice-Premier ministre des amendements fondamentaux en septembre de la même année. Ces amendements demandaient notamment que toutes les propositions soient rendues publiques pour un débat national, signalaient de possibles conséquences constitutionnelles de certaines mesures et soulevaient des questions de conflits d’intérêts au sein de la commission d’experts. Ces propositions n’ont pas été retenues dans leur substance.
Le 20 mai de cette année, les membres du comité ministériel de pilotage ont assisté à une présentation PowerPoint des experts, sans document écrit. Sur la base de notes prises lors de cette réunion, Subron a écrit officiellement au Premier ministre et ministre des Finances le 27 mai pour demander une réunion sur le thème “pensions and budget.” Cette réunion n’a pu se tenir qu’au 17 juin, en présence des techniciens du Premier ministre. C’est lors de cette réunion que le ministre a alerté directement le chef du gouvernement : les propositions des experts, telles qu’il les avait analysées, aboutissaient à une réduction du montant actuel des pensions. D’autres participants à cette réunion n’ont pas partagé cette lecture.
Ce qui a suivi relève de la crise de gouvernance au sens strict. Le discours de budget a été présenté aux ministres, débattu, puis lu au Parlement, avant que les réactions publiques et les consultations politiques du week-end ne conduisent à un gel du “means test.” Rezistans ek Alternativ avait, selon Subron, pris la décision de quitter le gouvernement si cette mesure n’était pas suspendue. Le dimanche suivant la présentation du budget, le Premier ministre a convoqué une réunion ministérielle. Le lendemain matin, la décision de geler le “means test” a été prise et annoncée au Parlement. Subron lie directement cette décision à la pression populaire : “le peuple peut faire connaître rapidement, presqu’instantanément, son désaccord avec les décisions prises d’en haut.”
Sur le volet institutionnel plus large, plusieurs dossiers demeurent en suspens. L’amendement constitutionnel relatif à la déclaration communale, présenté comme une mesure phare de l’Alliance du Changement, se trouve bloqué en raison de préoccupations constitutionnelles. Les propositions de réforme électorale ont été soumises ; leur publication est attendue avant toute avancée. Par ailleurs, le Cabinet a décidé, lors de sa séance du vendredi suivant la crise, de créer un Cabinet Economic Committee présidé par le Premier ministre, chargé d’analyser en détail l’ensemble des mesures avant leur présentation dans le Finance Bill au Parlement. Les nouvelles structures, dont le National Pension Provident Fund, ne seront opérationnelles qu’à partir de janvier 2027 ; d’ici là, la législation existante reste en vigueur.
Sur la question des propositions fiscales de R&A non retenues dans le budget, Subron reconnaît que l’absence de mesures touchant les rentiers, l’immobilier ou la location des terres de l’État au secteur hôtelier constitue “définitivement un des manquements du budget.” Concernant les amendements au Public Gathering Act, il indique que plusieurs membres du gouvernement ont déjà formulé des objections, qu’il a lui-même demandé aux syndicats de se faire entendre sur ce sujet, et que ces amendements n’ont pas encore été votés.
Interpellé sur sa propre posture au sein d’un gouvernement dont certaines décisions contredisent les orientations de son parti, Subron répond sans détour : “Je ne suis pas un ministre rubber stamp.” Il ajoute que si R&A avait été un simple parti d’accompagnement, il n’aurait pas pris la décision de quitter le gouvernement avant que le gel du “means test” soit obtenu, avec le concours du MMM et d’autres partenaires. La question que cette séquence laisse ouverte est celle des mécanismes formels : le Cabinet Economic Committee nouvellement créé disposera-t-il des moyens réels d’imposer une consultation préalable des ministres de portefeuille, ou restera-t-il, lui aussi, soumis à la prééminence des techniciens du Premier ministre ?