La session extraordinaire des ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept, convoquée à Bruxelles ce mardi, place les institutions européennes devant une question de fond : qui est responsable de quoi aux frontières extérieures de l’Union ? La crise migratoire à Ceuta, la plus grave enregistrée dans l’enclave depuis des décennies, a forcé la convocation de cette réunion d’urgence. Les États membres y examineront les mesures de soutien à l’Espagne et les mécanismes de coordination applicables en cas de futures pressions aux frontières extérieures du bloc.
C’est dans ce cadre institutionnel que la question du partage des responsabilités, posée avec une acuité inédite depuis l’afflux massif de migrants en provenance du Maroc, sera formellement mise sur la table.
L’Espagne se présentera avec une position juridiquement tranchée. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a exposé lundi la ligne défendue par Madrid dans une interview accordée à TVE. Son gouvernement exigera, selon ses propres termes, “une réponse solidaire de tous les États membres de l’Union européenne”, ajoutant que ceux qui refusent de l’apporter “travaillent contre l’Europe”. Albares a ancré cette exigence dans un argument de droit institutionnel : Ceuta et Melilla ne sont pas de simples frontières espagnoles, mais des frontières extérieures de l’Union, ce qui engage la responsabilité collective de l’ensemble des États membres.
La dimension réglementaire de l’espace Schengen a également été convoquée. Albares a affirmé que “l’intégrité de l’espace Schengen est absolument garantie” et a dénoncé ce qu’il a qualifié de “confusion délibérée” autour du fonctionnement de la zone de libre circulation. Ces précisions visaient directement l’Italie, dont les critiques à l’égard de la gestion espagnole de la crise ont conduit Albares à placer les positions italiennes dans ce qu’il a appelé une “internationale réactionnaire”, cherchant selon lui à exploiter politiquement la migration pour affaiblir le projet européen.
La présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, avait pourtant encadré la démarche romaine dans un registre explicitement communautaire. Elle a indiqué sur X que l’Italie avait pris l’initiative, conjointement avec le Danemark, d’une lettre cosignée par 22 États membres. Ce texte appelle à renforcer les frontières extérieures, à lutter contre l’immigration irrégulière, à combattre les réseaux de trafic d’êtres humains, à améliorer l’efficacité des procédures de retour et à supprimer tout facteur susceptible d’encourager de nouvelles entrées illégales. “La défense des frontières extérieures de l’Union n’est pas l’intérêt d’une seule nation. C’est une responsabilité commune de l’Europe”, a-t-elle écrit. La France, qui affiche son soutien à Madrid, ne figure pas parmi les 22 États signataires.
Par contraste, le positionnement français repose sur une logique de soutien bilatéral doublée d’un renforcement unilatéral des contrôles nationaux. Le président français a indiqué publiquement, sur X, avoir contacté le président du gouvernement espagnol pour lui témoigner la solidarité de Paris et proposer toute aide nécessaire, y compris via Frontex. Il a parallèlement confirmé avoir demandé au ministre de l’Intérieur de renforcer les contrôles à la frontière franco-espagnole si cela devait s’avérer nécessaire, précisant que quatre unités de forces mobiles, des avions et des drones avaient été déployés dès le jeudi 30 juillet. Une source diplomatique française a résumé cette orientation comme “une réponse concrète et efficace : solidarité vis-à-vis de l’Espagne, en lui proposant immédiatement notre aide ou via Frontex et en soutenant une réponse de coopération avec le Maroc.”
La coopération du Maroc constitue un axe central de la position espagnole. Albares a salué publiquement les autorités marocaines pour leur collaboration dans la gestion des flux migratoires vers Ceuta depuis le début de la crise. Le président français a également pris soin de saluer “la coopération en cours avec le Maroc”, signalant une convergence de vues entre Paris et Madrid sur ce volet. Albares a par ailleurs dénoncé la diffusion de fausses informations sur la situation à Ceuta par certains milieux internationaux, qu’il accuse d’alimenter la désinformation autour de la gestion de la frontière.
La réunion de ce mardi à Bruxelles constitue une épreuve pour la capacité des institutions européennes à produire une réponse coordonnée et à clarifier la répartition des compétences en matière de gestion des frontières extérieures. Ce qui reste ouvert, à l’issue de cette séance, c’est la question de savoir si les Vingt-Sept parviendront à définir des obligations de solidarité contraignantes, ou si le désaccord entre Rome et Madrid continuera de fragmenter toute réponse commune avant même qu’elle ne prenne forme.