Coopération régionale : des chercheurs interpellent les institutions sur leurs responsabil
Des universitaires pressent les décideurs publics d'assumer leurs responsabilités face aux reconfigurations géopolitiques de l'océan Indien.
La Réunion face aux tensions géopolitiques: des chercheurs appellent décideurs locaux et nationaux à mieux piloter la coopération régionale
Les pouvoirs publics sont directement mis en cause. Mercredi 29 juillet, une synthèse de travaux universitaires publiés dans le dernier numéro du magazine Diplomatie a été présentée à la presse, posant avec netteté la question de la responsabilité des institutions face aux mutations géopolitiques qui affectent l’océan Indien et, directement, La Réunion.
C’est Wilfrid Bertile, professeur en géographie et responsable des relations internationales à la Région, qui a fourni le cadre d’analyse. “La zone indiaocéanique n’est pas une périphérie oubliée mais une composante essentielle de l’ensemble indopacifique”, a-t-il souligné. Les données qu’il avance donnent la mesure de l’enjeu: plus de la moitié du trafic mondial de conteneurs et les deux tiers du commerce énergétique transitent par l’océan Indien. Ce contexte confère à La Réunion, et donc à la France, une responsabilité stratégique que les chercheurs jugent insuffisamment assumée par les institutions compétentes.
La question du positionnement de la France dans cette compétition entre grandes puissances est au coeur des préoccupations exprimées. La Chine y déploie ses nouvelles routes de la soie, ponctuées de comptoirs commerciaux. Les États-Unis maintiennent une présence militaire à Diego Garcia. L’Inde, quant à elle, y affirme ses ambitions. Dans ce rapport de forces, la France, via La Réunion, est appelée à peser de tout son poids pour influer sur l’avenir de la zone. Pour y parvenir, encore faut-il que les instances décisionnelles, à toutes les échelles, disposent d’une lecture précise de leur environnement.
C’est précisément ce déficit de compréhension institutionnelle que dénonce Marianne Péron-Doise, directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indopacifique. “Il faut apprendre à décentrer le regard”, a-t-elle insisté. Elle pointe une divergence d’agenda préoccupante: “Dans cette zone, on assiste à un agenda et à des préoccupations qui ne sont pas celles de la France, avec, à la clé, une tendance à la militarisation. Nous ne nous situons pas vraiment dans une logique de diplomatie bleue.” Ce constat soulève des interrogations directes sur l’adéquation des orientations diplomatiques françaises avec les réalités d’une région en recomposition rapide. La direction que prennent les décideurs nationaux, et les mandats dont ils disposent pour agir, sont au coeur de cette critique.
La compétition porte notamment sur le contrôle des infrastructures portuaires et l’accès aux ressources minières et énergétiques. Les chercheurs rappellent que ces rapports de force fluctuants ne condamnent pas pour autant La Réunion à une posture défensive. Jérôme Vellayoudom, docteur en intelligence économique, identifie des leviers d’action concrets, à condition que les institutions publiques s’en saisissent. “La montée en puissance des ports en Afrique de l’Est offre aux entreprises réunionnaises une possibilité de s’implanter là-bas”, a-t-il expliqué.
Ces opportunités couvrent des domaines aussi précis que l’ingénierie, la formation professionnelle et, à plus long terme, l’approvisionnement en pétrole auprès du groupe Dangote. Cette dernière piste représenterait une réorientation notable, au détriment de Singapour, principal fournisseur actuel du territoire. Vellayoudom est explicite: ce scénario n’est réalisable qu’à la condition que la coopération économique avec le reste de la zone indiaocéanique s’améliore de façon substantielle, une coopération directement fragilisée par les bouleversements géopolitiques en cours.
Vellayoudom résume l’enjeu en termes qui interpellent directement les responsables publics: “Les crises systémiques, globales et régionales ont ramené concrètement la géopolitique, ses effets et ses enjeux dans l’assiette des Réunionnais.” Cet ancrage local des dynamiques mondiales implique, selon les universitaires, que les gouvernants prennent davantage appui sur les ressources scientifiques disponibles pour orienter leurs décisions.
C’est Indira Félicité, historienne à l’université de Nuremberg, qui formule le plus clairement cette demande adressée aux institutions. “Les chercheurs ont quelque chose à apporter aux sciences de la crise. Des disciplines comme l’histoire, par exemple, peuvent jouer un rôle de boussole et de laboratoire dans la criséologie actuelle”, a-t-elle déclaré.
La ressource intellectuelle existe. C’est son utilisation comme levier d’anticipation stratégique et de décision publique éclairée qui reste, à ce stade, largement insuffisante. La vraie question qui demeure en suspens est de savoir quelles institutions, à quel échelon, décideront de combler ce déficit et dans quel délai.
Questions-réponses
Quelles institutions sont directement mises en cause par les chercheurs ?
Les pouvoirs publics français et réunionnais, à toutes les échelles décisionnelles, sont mis en cause pour n'avoir pas suffisamment assumé leur responsabilité stratégique face aux mutations géopolitiques affectant l'océan Indien et La Réunion.
Quel déficit institutionnel l'Observatoire géopolitique de l'Indopacifique dénonce-t-il ?
Marianne Péron-Doise, directrice de l'Observatoire géopolitique de l'Indopacifique, dénonce une divergence d'agenda entre la France et les acteurs de la zone, ainsi qu'une absence de diplomatie bleue, révélant une inadéquation des orientations diplomatiques françaises avec les réalités régionales.
Quel rôle la Région Réunion joue-t-elle dans ce dossier de gouvernance ?
Wilfrid Bertile, responsable des relations internationales à la Région, a fourni le cadre d'analyse lors de la présentation, soulignant que La Réunion confère à la France une responsabilité stratégique jugée insuffisamment assumée par les institutions compétentes.
Quelle demande concrète les chercheurs adressent-ils aux décideurs publics ?
Les chercheurs, dont l'historienne Indira Félicité, demandent aux gouvernants de s'appuyer davantage sur les ressources scientifiques disponibles, notamment des disciplines comme l'histoire, pour orienter leurs décisions et anticiper les crises géopolitiques.